CHRONIQUE BOTANIQUE N°48 : VESTIGES ET HERBES FOLLES AU JARDIN DU LYCEE MONTESQUIEU

Nous allons nous rendre aujourd’hui au jardin du Lycée Montesquieu, un lieu bien ancré dans ma mémoire, étant donné que j’ai passé 25 ans, jusqu’en 2003, dans ce vénérable lycée.  Déjà en 2009 le jardin avait été ouvert au public pendant la fête EC&J ; nous y proposions des exercices paysagistes assez extravagants de jeunes étudiants-jardiniers. L’actuel Proviseur, M. Bladart favorise une nouvelle ouverture pour les 25 et 26 septembre de cette année, et a convié mes camarades du bureau EC&J à une visite du jardin.  Ils en sont  revenus très contents. Aileen : « C’est un très joli jardin avec de grandes pelouses où nous pouvons exposer les statues interactives ! » Puis Dominique, coordinateur des visites aux jardins secrets : «  J’aime ces grands arbres, puis la magnifique vue sur la cathédrale et ce qui est essentiel : la surveillance pendant la fête sera assurée par le lycée ! » Je souscris totalement à leur enthousiasme d’organisateurs de la fête. Ils ont découvert un jardin plutôt moderne, très aéré, les grandes pelouses servant d’écrin à de grands marronniers et d’autres groupes de végétaux.

Le jardin surplombé de la cour des Oratoriens
Le jardin surplombé par la cour des Oratoriens

J’ai fait ma visite quelques semaines plus tard et seule ; je n’ai pas retrouvé le jardin que j’ai connu pendant mes années de professeur. Enfin, ces « groupes de végétaux » insérés dans la pelouse, j’ai pu les identifier par-ci et par-là comme des vestiges d’un ancien grand potager  du proviseur. Bien sûr, je n’y étais jamais allée, mais j’ai pu le contempler souvent à partir de la cour des Oratoriens, un lieu tranquille, planté de tilleuls et sur lequel donne la salle des professeurs.

la gravure
L’ancien collège des Oratoriens à la fin du 18° siècle (Lithographie, collection et cliché des Musées du Mans)

Je vous montre une vieille gravure des lieux de la fin du 18° siècle. C’était alors le collège des Oratoriens qui y ont enseigné jusqu’au milieu du 19°siècle. Nous pouvons constater que le jardin existait déjà, surplombé par la même cour appelée aujourd’hui « des Oratoriens » en l’honneur de ces religieux-enseignants qui nous ont précédés. Un mur avec une cabane au milieu retient le poids de la pente. La grande place animée devant le jardin est occupée aujourd’hui par la rue de Paderborn et la coulée verte du tram. Je n’ai pas trouvé de document disant comment le jardin était utilisé à l’époque, si c’était déjà un potager comme au 20° siècle. On peut le supposer. On sait cependant que les Oratoriens possédaient d’autres terrains sur l’emplacement du lycée où ils avaient planté des vignes. Sur la gravure nous découvrons dans ce jardin quelques petits arbres pointus, des topiaires pyramidales d’if où de buis, aucune trace des marronniers et des tilleuls d’aujourd’hui.

Il m’importe que le tracé du jardin n’ait pas bougé depuis ses origines, étant bien encadré par des murs. Je reviens au potager du proviseur comme je l’ai connu au dernier quart du 20° siècle. C’était encore un vrai potager comme ceux de nos parents et grands-parents avec de grands carrés de légumes, de fraises, de haies de framboises et une multitude d’arbres fruitiers. Et ce que nous prenons aujourd’hui pour une récente sagesse écologique, les anciens la pratiquaient depuis longtemps : il faut faire entrer des fleurs dans les potagers pour attirer les abeilles. La pollinisation des légumes en profitera. C’est la raison pour laquelle nous trouvons tant de fleurs éparses dans le jardin actuel.

Un grand buis à la porte du proviseur
Un grand buis à la porte du Proviseur

Nous y entrons par une grille près de l’entrée de l’appartement du proviseur. Nous sommes accueillis par un vieux buis dont les troncs rappellent un chandelier à sept branches. Je doute cependant qu’il puisse s’agir d’un des petits arbres taillés de la fin du 18° siècle. Même si le buis pousse très lentement, il aurait dû atteindre une plus grande hauteur, pouvant arriver à 10 m. Mais ne sait-on jamais ! Après quelques parterres de rosiers et d’iris, toujours devant la porte du proviseur, nous arrivons sur un escalier qui nous amène au niveau inférieur du jardin entre les deux murs, celui de la rue de Paderborn et le mur de la cour des Oratoriens. Nous tournons à gauche et passons sous les deux grands marronniers blancs.

une lysimachia décore l'escalier
Une lysimachia nummularia décore l’escalier

Je fais plusieurs va- et- vient sur toute la longueur du jardin, je prends des notes sur tout ce qui pousse, je fais des photos. Mais comment écrire sur l’unité de ce jardin, comment en découvrir un plan ? Impossible, il a été trop longtemps abandonné ou trop peu entretenu, on n’a pas fait attention aux arbres qui ont poussé pêle-mêle, précisément là où leur graine les a installés : noisetier, charme, if, sureau, frêne, laurier, prunier sauvage, tout comme les herbacées au milieu des anciens parterres de fleurs : coquelicots, carottes sauvages, liserons, lierre, une foule d’herbes folles ! (voir la Chronique Botanique 34 sur les herbes folles dans la vieille ville). D’un autre côté, beaucoup de vieux arbres ont disparu ou sont en mauvais état, tels que le cerisier, le cognassier ou le houx de 6 m. 

Certes, on s’est appliqué pour en faire un ensemble en semant une grande pelouse. Les plantes sont ainsi toutes dans un grand pré : une très bonne idée. Pour le reste, elles font ce qu’elles veulent. Arrivée à cette constatation, je me demande si nous ne sommes pas ici très près du « Jardin en Mouvement » de Gilles Clément*), du plus grand artiste- jardinier que nous ayons en France en ce moment. Dans un jardin en mouvement, les plantes choisissent leur place, plus précisément le hasard la leur choisit, et nous les respectons et les admirons là où elles se trouvent alors. A la création d’un jardin en mouvement, Gilles Clément apporte des semences de plantes annuelle ou bisannuelles, ainsi que des vivaces ayant un caractère vagabond. Déjà un an après, le jardin s’y trouve tout transformé. Le jardin du Lycée Montesquieu n’a eu d’apport ni de semences, ni de plantes depuis très longtemps, ne seraient-ce que de graines amenées par le vent, les oiseaux ou les écureuils. On pourrait donc le nommer : jardin en mouvement naturel. Le jardin m’offre ainsi des scènes à décrire par-ci et par-là, composées de vestiges et d’herbes folles …

Scène 1 - Le mur...
Scène 1 : Le mur de la cour des Oratorien​s 

Très près de ce mur s’élevait, il n’y a pas si longtemps, un magnifique figuier qui retenait mon attention. Il a disparu, ses racines ont peut-être endommagé le mur, car une partie du mur semble être refaite à neuf. Le long du mur court une bande de pierre pour éloigner les plantes jusqu’à une vieille brouette bien rouillée, elle aussi d’un autre temps. Puis commence la liberté des herbes folles, coquelicots et carottes sauvages. A l’opposé se trouve le majestueux marronnier qui laisse deviner à deux endroits la cathédrale.

Scène 2 - Un prunus sauvage dans....
Scène 2 : Un prunus sauvage dans un bassin

Regardez les vestiges : un ancien bassin ou parterre encerclé d’un rond de béton joliment couvert de mousse et rempli d’une hémérocalle ou autre liliacée. Un rosier tout perdu se tient à ses côtés. Une herbe folle domine : un prunus sauvage à plusieurs troncs s’est planté dans ce bassin, mais pas au milieu, bien décalé vers le bord.  Et il porte trois fruits ! Au fond de la photo, après la haie, apparaissent le fil électrique du tram, puis les vieux arbres du jardin des quinconces.

Scène 3 - les plantes aiment vivre...
Scène 3 : Les plantes aiment vivre en compagnie

Le grand marronnier a reçu sous ses branches un véritable biotope ! Un if s’est installé un jour sous lui et comme il n’a pas pu grandir complètement en hauteur, il a pris la forme d’une boule. Puis la boule if aussi a dû accepter un hôte, un pittosporum qui à son tour reçoit une bryone, une cucurbitacée sauvage, appelée communément « navet du diable ». Vestiges et herbes folles sont impossibles à séparer. Tout semble installé depuis très longtemps.

scène 4 - auprès de la vieille vigne
Scène 4 : Auprès de la vieille vigne​

C’est un rassemblement incongru de plantes-vestiges. Au milieu se trouve à nouveau l’hémérocalle, une plante qui reste quand tout a disparu dans un jardin abandonné. A gauche nous remarquons un rosier et deux hébés, au fond une vigne sans fruit aucun, mais avec de jolies vrilles, à droite à nouveau des rosiers et un fusain panaché. Quelques herbes folles se sont glissées entre les hébés et les hémérocalles. Il est difficile de dire pourquoi ces plantes se trouvent ainsi installées ? Probablement faisaient-elles des haies entre différentes plantations du potager.

Des miroirs solaires vert
Des miroirs solaire vert sombre brillent

Je me retourne vers la sortie et suis intriguée à nouveau par le grand buis. Une belle citation de Yves Paccalet, tiré de son « Journal de Nature » en donne une description  poétique : « Le buis aux micro-fleurs olivâtres fait reluire ses limbes. Quinze feuilles par rameau, quinze rameaux par souche, quinze souches par buisson : le compte est bon ? Voilà 50625 miroirs solaires vert sombre, méticuleusement cirés par leur ADN domestique. » Même si ces mots furent trouvés pour les buis de la garrigue, plus petits que l’arbre du Proviseur, qui lui ne possède que sept souches très fortes et hautes, le compte est toujours bon : ce sont des myriades de petits miroirs solaires vert sombre qui brillent !

Ce buis est bien placé près de la porte d’un proviseur. Son bois est dur et consistant, ce qui lui a valu d’être le symbole de la fermeté et de la persévérance. Quoi de meilleur à souhaiter à un homme qui a tant de responsabilités ?

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Pour se renseigner de Gilles Clément :

« Le jardin en mouvement » chez Sens et Tonka, 6° édition 2017.

Il existe un film du même titre, ainsi que ses cours aux Collège de France 2011/12 sur internet.

 Yves Paccalet : « L’odeur du soleil dans l’herbe – journal de nature » chez Robert Lafont, 1992

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SOLUTION DE LA DEVINETTE 47

Il s’agissait de l’iris des marais (iris pseudoacorus)

DEVINETTE 48

devinette       

Comment s’appelle cette fleur jaune vagabonde trouvée au jardin du Lycée Montesquieu ?

Le mail pour me contacter : maren.graber@sfr.fr